Il y a 800 ans, la France naissait à Bouvines – encore une bataille France/Allemagne

Victoire en 1214, Bouvines serait-elle en train de perdre en 2014 sa bataille contre l’oubli ? Si cette année est avant tout marquée par le centenaire de la Grande Guerre, elle est, aussi, celle des 800 ans de la bataille de Bouvines : c’est lors de la victoire de Philippe II, le dimanche 27 juillet 1214, qu’aurait surgi un « premier sentiment de la nation France », selon l’historien et académicien Max Gallo. Son 7e centenaire, justement à la veille de la Première Guerre mondiale, avait été célébré en grande pompe. Cet été, des festivités sont certes organisées localement autour de cette bataille, aussi capitale dans l’histoire de France que Marignan et Waterloo. Mais la commémoration officielle prévue aujourd’hui, où le Premier ministre Manuel Valls s’est décommandé, peine à avoir un écho national…


Si la commémoration officielle prévue aujourd'hui ne devrait pas avoir l'écho national espéré par les organisateurs, les festivités (bataille en Playmobil, reconstitution historique, concerts...) autour de ce 8e centenaire, qui ont débuté en janvier, ont été un succès populaire. 

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Sur les traces du dimanche 27 juillet 1214

Trois des passionnés qui ont préparé son 800e anniversaire nous racontent la bataille qui fit rage à 10 km au sud-est de Lille. Jean-Louis Pelon, guide-conférencier, Alain Streck, romancier (1), et Étienne Desfontaines, spécialiste des vitraux de l’église de Bouvines illustrant ce drôle de dimanche, ont collecté toutes les empreintes encore visibles de cet épisode qui serait l’origine de la grande saga de la France, mais qui n’occupe que quelques lignes dans les manuels scolaires.

Contexte : On est au temps des cathédrales, des chevaliers et de l’amour courtois. Le Royaume de France ne dépasse alors pas l’actuelle Île-de-France. Le roi, Philippe II, est le 7e Capétien (au pouvoir après les Carolingiens). Son défi : s’imposer face au pouvoir féodal des vassaux, réduire la toute-puissance des Plantagenêts sur l’ouest de la France, et gagner un accès à la mer. Dans son camp, le roi peut compter sur l’Église et la Papauté.

Personnages : Philippe II est un roi orgueilleux et intelligent, qui divise pour régner. Face à lui, ses ennemis jurés : Othon IV, du Saint-Empire romain germanique, et ses complices, les richissimes et pro-anglais comtes Ferrand de Flandre et Renaud de Boulogne, mais aussi des représentants des actuels Pays-Bas et Portugal (un vrai casting européen !). Ils complotent dans le Valenciennois, se répartissant déjà le royaume de France dont ils imaginent ne faire qu’une bouchée…

La bataille : Dans la plaine de Bouvines (derrière l’église, entre Cysoing, Gruson, Baisieux, Wannehain…), Philippe II a installé son QG à la chapelle aux Arbres – elle existe toujours, de même que la fontaine Saint-Pierre où le roi s’est recueilli avant la bataille. Soudain, du bout de la plaine surgissent les Coalisés. Les combats font rage. Si les chiffres sont aussi imprécis que dans nos manifs contemporaines, on a une certitude : les troupes de Philippe II sont trois fois moins nombreuses que l’autre camp. Mais le miracle a lieu : le roi, qui a réussi le tour de force de fédérer ses vassaux et les milices communales (à qui il accorde des franchises), met en fuite l’empereur Othon IV de Brunswick (qui connaît alors le déshonneur suprême) et fait prisonniers cinq comtes. Philippe II renforce son pouvoir symbolique dans toute la chrétienté et valide sa politique de constitution d’une nation. Les Capétiens deviennent maîtres de l’Europe.

Si on sait tout cela avec autant de précision, c’est parce que le chapelain du roi, Guillaume le Breton, a consigné à chaud par écrit, avec force références bibliques, la bataille qu’il venait de vivre. Un texte qu’a relu en 1973 l’historien Georges Duby : dans son ouvrage Le Dimanche de Bouvines (succès de librairie traduit en neuf langues qui reste la référence sur le sujet aujourd’hui), il souligne la part de légende d’un roi qui aurait été le protégé de Dieu dans la bataille. Une mythologie qu’on retrouve au fil des 21 vitraux de l’église Saint-Pierre de Bouvines, sorte de BD historique : on peut la lire de gauche à droite, passant d’un épisode qui fait froid dans le dos (le roi chute de cheval) à une anecdote glorieuse (Othon IV s’enfuit comme un lâche). Une vraie boucherie, représentée sans une goutte de sang, qui se termine en apothéose : le roi, Dieu sur son épaule, serre la main du peuple. Les trois piliers de la nation d’alors sont réunis !

Épilogue : L’empereur germanique, humilié, perd sa couronne. En Angleterre, Jean Sans Peur cède ses fiefs (Normandie, Maine, Anjou, Touraine et Bretagne) qui reviennent au roi de France, et voit se créer la chambre des Lords réduisant son pouvoir en instituant la monarchie parlementaire. Philippe II prendra en toute simplicité le nom de Philippe Auguste, comme l’empereur romain.

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ci dessous la version plus “poussée”

Il y a 800 ans, la France naissait à Bouvines

Le 27 juillet 1214 était un dimanche, les Français firent mordre la poussière aux Allemands.

Le XIXe siècle a largement célébré cette bataille qui vit Philippe-Auguste défaire deux ennemis héréditaires.

 

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« Ce dimanche-là, dans la plaine de Bouvines, le roi de France Philippe Auguste avait affronté malgré lui la coalition redoutable de l’empereur Otton, du comte de Flandre Ferrand et du comte de Boulogne Renaud ; il était, grâce à Dieu, resté le soir maître du champ. L’empereur avait détalé ; les deux comtes rebelles étaient pris. Victoire, comme on l’a dit et répété, fondatrice : les assises de la monarchie française en furent décidément raffermies. »

Georges Duby, Le Dimanche de Bouvines, 1973.

La bataille de Bouvines, autrefois considérée comme un évènement fondateur du « roman national » est aujourd’hui rangée au rang des faits historiques sacrifiés des programmes scolaires au nom de l’apprentissage de l’histoire universelle et multiculturelle. Qui se souvient aujourd’hui du 27 Juillet 1214 ? Trop peu. En dehors du mythe qui entoure chaque évènement fondateur des histoires nationales, le rejet mémoriel de cet évènement est parfaitement injustifié du fait de son importance objective dans la construction de la France en tant que nation. Alors que l’évènement fête cette année ses 800 ans, il nous semble à propos d’en raviver la mémoire.

Un roi

Bouvines constitue avant tout la victoire d’un roi, de sa lignée, et de la monarchie française. Philippe Auguste est couronné roi de France le 1er Novembre 1179, du vivant de son père Louis VII à qui il succède en 1180 pour un règne de 43 ans. Son règne marque un tournant dans l’histoire de la monarchie capétienne (en place depuis 987), jusqu’ici fragile est sujette à de nombreuses difficultés. En effet, Louis VII est le dernier capétien à sacrer son fils de son vivant, signe qu’à partir de Philippe Auguste la dynastie s’est renforcée. Les récits de ses historiographes (Rigord, Guillaume le Breton), le témoignage de son petit fils Louis IX (Saint Louis) ainsi que de nombreuses anecdotes font de lui un homme d’honneur et de justice, d’une grande charité, ce qui ne l’empêche pas d’être mesuré dans sa libéralité. Il a surtout le sens de la souveraineté, organise son activité politique sur le long terme et veille à s’entourer de conseillers compétents, issus d’ordres religieux prestigieux et de l’Université de Paris. C’est de même un roi profondément religieux (il se croise en 1190), malgré une vie privée lui attirant les foudres du pape. Enfin, ce souverain est empli de volontarisme, sa réputation colportée aux dehors de la cour, en fait un roi populaire. On le surnomme « Dieudonné » (donné par Dieu pour protéger les humbles), ou « Auguste » (surnom qui le rattache aux empereurs romains, par opposition à l’empereur germanique et au pape, ses deux rivaux temporels). Cet heureux roi (qui a su profiter de la mort de son rival Richard Cœur de Lion en 1199, et de l’absence des grands du royaume partis en Terre Sainte, pour renforcer le pouvoir de la couronne) tente avant tout de se libérer de la tenaille anglo-germanique dans laquelle le domaine royal est enserré depuis 1152 (mariage d’Aliénor d’Aquitaine avec Henri II Plantagenêt duc de Normandie et roi d’Angleterre à partir de 1154). D’un domaine réduit mais riche s’étendant de Compiègne à Bourges et de la Normandie à Sens, avec Paris pour centre, il tente d’étendre son autorité et surtout d’obtenir l’hommage féodal des grands barons, notamment Henri II Plantagenêt (qui lui doit l’hommage pour l’Aquitaine et la Normandie), le comte de Champagne et le comte de Flandre. Par la diplomatie, par son mariage avec Elisabeth de Hainaut, et par la guerre, il parvient à triompher des barons et à renforcer son autorité dans le nord de la France (à travers le traité de Boves). En 1204, profitant de la querelle opposant Jean sans Terre à Arthur de Bretagne pour la succession de Richard Cœur de Lion, jouant sur le droit féodal, Philippe Auguste conquiert la Normandie ne laissant au royaume d’Angleterre que l’Aquitaine. En 1214, le roi d’Angleterre a déjà subi une humiliation, et une partie des barons est tenue, encore reste-t-il à inscrire ses victoires de la souveraineté du roi dans la durée.

Une Bataille, aboutissement d’une logique de renforcement de la monarchie française

Nous pouvons le constater, la trame de fond qui amène Philippe Auguste à Bouvines est une dynamique vers l’affirmation de sa souveraineté envers les forces féodales centripètes, et les puissances étrangères concurrentes (royaume d’Angleterre, Empire Germanique). Bouvines, n’est pas un évènement isolé, insignifiant, mais le point d’orgue d’une vision politique, patiemment murie.

Reprenons le cours de notre récit. Jean sans Terre, devenu roi d’Angleterre, s’allie au comte de Boulogne Renaud de Dammartin, à Ferrand de Flandre, et à l’empereur Otton IV de Brunswick. Leur plan et de prendre en tenaille le roi de France. Jean sans Peur est néanmoins vaincu à la Roche-aux-Moines, en Anjou, le 2 Juillet 1214 par le fils de Philippe, le futur Louis VIII. Philippe quant à lui décide d’attaquer le rassemblement impérial et flamand. Son armée est de type féodal. Elle est composée d’un millier de chevaliers, d’un autre millier de sergents à cheval, l’infanterie est composée par des routiers et pour la première fois de contingents venant des villes du royaume. Pour le roi de France, le risque est grand. En effet, comme l’explique le médiéviste Georges Duby dans son Dimanche de Bouvines, aux XIe-XIIIe siècles, le recours à la bataille implique d’invoquer un jugement divin. Ainsi, y réfléchit-on à deux fois avant de « tenter Dieu », avant de forcer le ciel à se prononcer en la faveur de l’un des deux belligérants – d’autant plus que le combat a lieu un Dimanche, jour au cours duquel, selon l’Eglise, l’on doit se préserver des souillures terrestres (la chair, l’argent, et le sang). Il en va de la légitimité du pouvoir du roi. Le 27 Juillet 1214, un dimanche donc, après avoir prié, Philippe Auguste ordonne le combat, répartissant ses troupes de manière rituelle, en trois corps, nombre sacré, afin de rappeler, selon Claude Gauvard, la trinité. Après un combat acharné au cours duquel le roi lui-même met en péril sa personne, les deux comtes rebelles sont capturés et l’empereur mis en fuite. Cette victoire lui permet de rentrer triomphalement à Paris, acclamé par le peuple de la ville. Suite à cette victoire, les conquêtes de Philippe Auguste sont renforcées, les Plantagenêt et l’Empereur reculent et la monarchie est « consacrée » (G. Duby).

Conclusion, ne laissons pas s’étouffer l’écho des évènements structurants

Les historiens ont fait le choix depuis les années 1920 de privilégier la longue durée à l’évènement. Cela ne doit pas pour autant effacer l’existence de l’évènement dans les mémoires, mais au contraire lui donner un sens plus profond et signifiant encore qu’il ne pouvait en avoir jusqu’ici. L’évènement pris pour lui-même, arraché de son de contexte, ne signifie rien, sinon peu. Remis dans son contexte, il prend déjà un sens certain, remis en perspective dans le « temps long », il peut apparaître comme un objet de mémoire majeur.

Se souvenir, un 27 Juillet que Bouvines a eu lieu, ce n’est pas tant se rappeler d’un acte militaire, mais de tous les efforts et les sacrifices nécessaires à la naissance de notre nation (qui n’est pas née, rappelons-le, en 1789). C’est se souvenir deuxièmement, que ces efforts ont été fournis par nos monarques, mus par un volontarisme persistant d’affirmation de leur souveraineté, et à travers eux, de la souveraineté de la France, d’un roi à l’autre, d’une dynastie à une autre. C’est se remémorer troisièmement, qu’à Bouvines, pour la première fois dans l’histoire du royaume de France, le peuple en arme a défendu cette souveraineté. Certes, les milices urbaines ne sont pas la majorité des combattants, il n’en demeure pas moins que leur participation rentre dans le cadre plus large de la naissance de la nation française, en lien avec le développement de son armée.

A l’heure où notre armée est sacrifiée sur l’autel des restrictions budgétaires, que nos gouvernants abandonnent notre souveraineté à l’Union Européenne sous pilotage anglo-saxon et allemand (la même alliance qui avait tenté de prendre la France en tenaille à Bouvines), que ces mêmes gouvernants s’apprêtent à institutionnaliser leur soumission aux nouveaux féodaux de la finance à travers la signature du traité transatlantique, l’écho de ce type d’évènement devrait être pour nous le motif d’un sursaut vital. Bouvines n’est pas une relique mémorielle passéiste mais un évènement d’une actualité brulante. Ainsi, ce 27 Juillet 2014, souvenez-vous qu’il y a 800 ans, en 1214, un roi de France a dû prendre les armes pour défendre son royaume en gestation face à l’étau anglo-germanique. 700 ans après, en 1914, 1 400 000 français se préparaient à mourir dans la grande guerre civile européenne avec pour espoir de défendre leur patrie d’une invasion étrangère. Que dirons de nous ceux qui se retourneront sur 2014 dans 800 ans ?

Author: phil good

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